L’âme d’une guitare

Conte Enfantastique

L’âme d’une guitare

Posée sur son support, elle occupe une place restreinte dans ce grand magasin de musique. Dans un coin, au fond, elle donne l’impression d’avoir été remisée, oubliée, en pénitence parmi ces autres guitares suspendues au mur. Pourtant, cette guitare-là a vécu bien des jours heureux. Elle a connu son heure de gloire. Elle est passée entre les mains d’excellents guitaristes qui l’ont fait vibrer du bout de leurs doigts. Calée contre leur poitrine, elle a senti leur sueur dégouliner sur elle. Ils l’ont exhibée sur de nombreuses scènes. Et dans toutes les positions imaginables. Elle a toujours répondu à leurs attentes. De style classique, elle s’est quand même prêtée à tous leurs caprices, à toutes leurs musiques. Dénaturée, à la longue elle a commencé à montrer des signes de désintérêt, puis d’indifférence. Finalement, d’intoxication. Malgré de nombreuses modifications et de multiples tentatives, ses amis musiciens n’arrivaient plus à toucher sa corde sensible. Elle s’interdisait maintenant de jouer juste, d’être mélodieuse et de concert avec eux. Lentement, elle a été mise de côté. Inexorablement, elle a échoué ici, dans ce grand magasin de musique.

Accompagné de son père, Christophe, du haut de ses huit ans, tire la porte d’entrée. Les yeux du jeune garçon s’écarquillent devant tant d’instruments et d’accessoires de musique. Après les bonjours d’usage, le père de Christophe explique au vendeur, propriétaire du commerce,  qu’il désire offrir une guitare à son fils. L’homme conduit alors Christophe, ébloui, et son père à l’extrémité du magasin. Là, il leur propose plusieurs modèles et travaille de façon à ce que le père du jeune musicien en devenir jette son dévolu sur une  guitare en particulier, accrochée au mur.

–      Qu’en penses-tu? demande le père à son fils.

–      C’est celle-là que je veux, désignant de son petit index la guitare sur son support, solitaire dans son coin.

–      Non, tu ne peux pas l’avoir, celle-là, réplique le propriétaire.

–      Pourquoi? demande le père de Christophe.

–      Parce que… parce qu’elle ne joue pas bien. Elle est fausse. J’ai tenté de solutionner le problème, mais il n’y a rien à faire. Écoutez!

Le propriétaire, guitariste lui-même, va chercher la guitare qu’il saisit dans ses mains. Il tente d’accorder l’instrument, hoche négativement la tête, puis exécute quelques notes qui, ma foi, écorchent les oreilles.

–      Vous voyez, dit-il, je viens de jouer les onze premières notes de Au clair de la lune. Est-ce que ça lui ressemblait? Bon!

–      Mais pourquoi la gardez-vous, alors? rétorque le père.

–      Je l’ignore. Je n’ai jamais pu m’en séparer. Quelque chose m’en empêche, et je ne sais quoi.

–      C’est quand même elle que je veux, répète Christophe, sans jamais avoir quitté la guitare des yeux.

–      Et toi, jeune homme, pourquoi tiens-tu tellement à cette guitare?

–      Parce que… Je le sais pas… Je la trouve belle, moi.

À force d’insister, d’argumenter, de faire du sentiment, le père de Christophe réussit à convaincre le propriétaire, confondu, de lui céder cette guitare. Et, bien sûr, n’oublie pas d’acheter au final un étui et, surtout, une méthode (la méthode conçue par Claude McKinnon, je crois) qui permettra à son jeune garçon de faire ses premiers pas musicaux.

Dès son retour à la maison, Christophe ouvre fébrilement l’étui et s’empare de sa guitare. De sa main droite, il pince candidement entre son pouce et son index la plus grosse corde. Un beau MI, riche et pénétrant, (un peu fort, peut-être) s’échappe de la caisse de résonnance et remplit toute la pièce. L’évidence saute… aux oreilles : cette guitare n’a rien de défectueux. Elle est même parfaitement accordée. Retrouver son essence même afin de transmettre de façon simple et ludique l’amour de la musique demeure aujourd’hui son seul souhait. Elle était fatiguée, blasée, usée par tous ces artifices, et se refusait au spectacle. Maintenant, non seulement désire-t-elle se comporter en instrument de musique fiable, mais aussi en instrument d’apprentissage de la vie, avec ses difficultés et ses joies. Elle espérait l’innocence retrouvée. Elle attendait l’enfant qui séduirait à nouveau son âme de guitare.

 Reynald Fortier

 

(Source : ‘’Le bulletin des membres’’, La Société de guitare Claude McKinnon inc., novembre 2018, p.12-13)

Lien : societedeguitareclaudemckinnon.com

 

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