Faire mouche

Quand on déambule sur les trottoirs, rarement on songe à ce qui se déroule derrière les façades des maisons.  On admire les rocailles, les jardins, les fleurs, les arbres, les parterres, évidemment le style de ces maisons; mais, exceptionnellement, on s’attarde à ses occupants et à ce qu’ils y vivent à l’intérieur.

Combien de drames pourraient être évités si, à la toute dernière minute, quelqu’un entrait et lançait : « Ne faites pas ça! Je vous en prie! Vous allez le regretter! » Combien de ces vies sauvées si l’inconnu qui marche sur le trottoir possédait l’omniscience.  Ce passant entrerait et pourrait empêcher, par les bonnes paroles, la sage attitude, que ce frustré tire sur sa femme ou que cette malheureuse bouffe tous les médicaments de sa pharmacie.

Oui.  Pendant un court moment, ces personnes disjonctent. La prédisposition individuelle? Le milieu ambiant? Le facteur social? Qu’importe… Ces hommes et ces femmes franchissent, le moment venu, la mince ligne qui sépare le rationnel de l’irrationnel, l’espoir du désespoir, la vérité du mensonge.  Pour eux, le temps s’arrête, le ciel tombe, l’enfer s’ouvre.

Pour peu, ils seraient épargnés.  Mais voilà, personne ne sait.  Et surtout pas le promeneur qui flâne en s’abandonnant au spectacle du moment.  Tout à ses pensées, il vaque à des kilomètres de la scène qui se joue, à son insu, derrière la porte dont il aura, peut-être, apprécié les moulures.

À sa décharge, il faut reconnaître qu’il n’est pas coutumier – voire recommandé – de s’introduire chez les gens uniquement pour s’assurer que tout va bien.  Ça ne se fait pas sans raison. L’homme ne se construit-il pas un chez-soi pour y être chez lui? Il ne prise donc pas l’intrusion d’un étranger dans ses propres affaires.

Alors, le problème demeure insoluble, pourrait-on penser? Eh bien, non! Pas toujours! Car si l’on peut fermer sa demeure à l’indésirable qu’on entend venir avec ses gros sabots, interdire l’accès à d’autres êtres ne s’avère pas toujours aisé.  Je m’en rapporte ici aux insectes.  Et plus spécifiquement à la mouche.

La mouche, cet insecte volant des plus répandus, ne jouit pas d’une bonne réputation.  Et à juste titre puisque son corps grouille de millions de bactéries qu’elle dépose souvent sur nos aliments.  Elle a de quoi nous répugner puisque ses aires de reproduction préférées sont les immondices, les excréments humains laissés à découvert, les fientes, les détritus et la charogne.  Alors, quand elle s’affaire à nous agacer, à nous narguer, il devient presque « humain » entendre se servir de la tapette pour l’éliminer.  Nous ne lui prêtons aucune utilité, et nous débarrasser de ce collant animal ne nous cause vraiment pas de problème de conscience.

Et pourtant, se pourrait-il que cette bestiole ailée endosse l’habit de héros afin de porter secours à l’humanité souffrante? Par hasard… et surtout par hasard, oui.  Je sais… je sais : difficile à admettre.  Mais laissez-moi vous raconter l’histoire de l’une d’entre elles.  Disons plutôt le rôle déterminant qu’elle y a exercé.

Depuis deux jours qu’elle avait élu domicile dans cet appartement en banlieue de Québec.  Elle s’y était faufilée par une moustiquaire qui, décollée de son cadre à certains endroits, ne faisait plus office de barrage à l’invasion des moustiques.  Elle avait exécuté son premier atterrissage sur la surface lisse d’un bureau placé tout près.  Elle avait attendu un peu.  Avait scruté les alentours. Il lui avait semblé qu’elle s’acclimaterait parfaitement à son nouvel environnement.  Aucune barrière à l’horizon. Confiante, elle s’était alors envolée pour pousser l’aventure plus loin…

Tout l’espace dans lequel elle évoluait était contenu dans un quatre pièces.  Il y régnait un capharnaüm épouvantable.  Ici, pantalons et chemises souillés jonchaient le tapis; là-bas, chaussettes et sous-vêtements crottés s’entassaient dans un coin.  Ce logement lugubre et poussiéreux évoquait davantage un champ de bataille.  Sans parler de cette puanteur qui, non seulement s’accrochait au nez comme un chardon, mais semblait s’infiltrer par tous les pores de la peau.  Dégoûtant! Aussi la mouche s’y sentait-elle à l’aise.  Elle était réellement aux oiseaux! Enfin…

Le moment précis où elle s’hasarda dans la cuisine en fut un GRANDIOSE, d’une incommensurable joie.  Elle n’avait jamais envisagé qu’il puisse exister un endroit semblable dans ce quartier. Le comptoir se perdait sous un amoncellement de vaisselle. L’évier débordait.  On eût dit que tasses, soucoupes, assiettes et chaudrons n’avaient pas rencontré lavette depuis des jours.  Des vestiges, et de pizza, et de poulet, et de boîtes de conserve gisaient çà et là sur le comptoir et la table.  Des taches de nourriture maculaient le plancher, la cuisinière et le réfrigérateur. La crasse s’affichait partout.  Le bas-fond pour un être humain; le septième ciel pour une mouche.

C’est d’ailleurs lors de cette patrouille de reconnaissance qu’elle aperçut le maître des lieux : un homme de quarante ans aux cheveux et à la barbe hirsutes.  Son allure s’appareillait tout à fait à son logement.  Il était assis sur une chaise, les coudes posés sur la table de cuisine, la tête entre les mains.  La mouche, curieuse, décida-t-elle de s’en approcher.

À l’aide de ses six pattes, chacune dotée d’un coussinet, elle avança silencieusement, tranquillement, toujours prête à l’esquive.  L’homme ne bronchait pas.  Elle bondit alors délicatement sur son épaule.  Encore rien.  L’homme, imperturbable, gardait sa position.

Ce n’est que quelques secondes plus tard qu’il leva enfin les yeux pour fixer sur le mur un regard absent.  La mouche, toujours aux aguets, et interprétant ce mouvement à peine perceptible comme une attaque possible, décolla aussitôt en accomplissant mille acrobaties.  De la haute voltige! Elle vibrionna quelques minutes autour de la pièce, puis se repositionna sur la table.  Cette fois-ci, elle marcha carrément devant lui.  Rien.  Elle virevolta alors à la hauteur de son regard, à un bras de distance. Toujours rien.  Elle comprit enfin qu’elle ne courait aucun danger dans cette maison.  Son plus redoutable prédateur était en fait bien inoffensif. Sur cette constatation, elle entreprit dès lors de bien s’amuser, de bien profiter de la manne qui l’attendait.

Elle tournicota durant deux jours dans tout l’appartement en ne négligeant pas son endroit de prédilection : la cuisine. Jamais elle ne se sentit menacer par l’autre occupant du logis.  Il paraissait ignorer totalement sa présence.  Il consacrait la plus grande partie de son temps à considérer le vide.  Il ne se nourrissait pratiquement plus. Hélas! pour la mouche. Quelquefois il changeait bien de pièce, mais de son esprit torturé continuait à transparaître un monde de ténèbres.  Un monde que la mouche ne pouvait ni atteindre ni comprendre.  Un monde qui ne pouvait émerger que de l’homme, et ne s’anéantir que par lui.

Au soir du deuxième jour, toutes griffes sorties, elle s’agrippait aux rideaux de la chambre à coucher.  Auparavant, elle avait assisté, étonnée, au spectacle de son hôte qui, brûlant d’une énergie aussi soudaine que fébrile, avait mis sens dessus dessous deux placards pour enfin découvrir ce qu’il y cherchait. Elle avait littéralement volé sur ses talons depuis.

Et là, il se tenait debout, devant le miroir.  En transe.  Les yeux rougis. La glace ne réfléchissait plus qu’un visage décomposé.  Au terme d’un long cheminement, il ne désirait qu’une chose : effacer l’image.  Ne plus l’assumer.  La supprimer. Il empoigna son fusil de calibre 12.  Il engouffra le canon dans sa bouche, se préparait à appuyer sur la détente quand, tout à coup…

La mouche, parce qu’elle est une mouche, et ne peut de ce fait s’immobiliser longtemps, s’était mise à slalomer à travers la pièce.  Au moment même où l’homme allait presser, elle se laissa choir sur le canon, à peine à deux centimètres de sa lèvre supérieure.  Si près qu’il en loucha.   Et voilà!… Il était déjà trop tard! L’instant fatidique se confondait d’ores et déjà au passé.  Il recula quelque peu la tête afin de corriger sa vue bigle.  Retira le canon tandis que la mouche déguerpit en zigzaguant dans les airs.

Il s’était vu refuser la mort par le simple fait qu’une mouche innocente et banale, au moment crucial, l’incita à regarder plus loin que le bout de son nez.  Il venait dès lors de renouer avec la vie.

S’interroger à savoir s’il aurait tenu son action jusqu’au bout ne m’apparaît pas essentiel dans cette histoire.  Pas plus, d’ailleurs, que ne revêt d’importance le POURQUOI de ce geste. Ou même s’il le réitérera.

Non. N’en retenons qu’un point : on peut, EFFECTIVEMENT, être sauvé par plus petit que soi.  Suffit que le hasard fasse mouche.

© Reynald Fortier                                                                      Juin 2000

 

Extrait de mon recueil de nouvelles Un silence de mort

Dépôt légal-Bibliothèque nationale du Québec 2002

Dépôt légal-Bibliothèque nationale du Canada 2002

Une réflexion sur “Faire mouche

  1. Marjolaine Lavoie

    Très captivant, il y a de l’intrigue et on tient à savoir la fin de l’histoire. J’ai bien aimé lire cette nouvelle. Bzzzzzzz……….

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s