CE QUE FEMME VEUT…

En ce début de soirée d’un novembre pluvieux, Claude Asselin n’a pas l’esprit tranquille.  Son ami, André Bois, lui a téléphoné cet après-midi pour lui donner rendez-vous à sept heures au bar L’Éléphant rose :  bar que tous deux connaissent sans pour autant en être des « habitués ».  Il voulait l’entretenir d’un sujet et ne pouvait en dire davantage au téléphone.

Au volant de son auto, un questionnement incessant le tenaille.  Même ce temps de chien, avec ses bourrasques de pluie, ne parvient pas à capter entièrement son attention et à lui faire redoubler de vigilance.  C’est une idée qui se diffuse dans toute sa tête et la remplit de brouillard.  Un brouillard qu’il essaie, en vain, de dissiper à coups de raisonnements et de scénarios anticipés.  Si pendant une minute, il demeure optimiste et rassuré en réussissant à dégonfler la situation; la minute d’après, il redevient sombre et anxieux en réfléchissant à ses conséquences.

Bien sûr, à l’occasion, les deux amis sont déjà allés prendre un verre ensemble.  Parfois même accompagnés de leurs femmes.  Mais cette dernière phrase : « Je veux te parler de quelque chose mais pas au téléphone » – et surtout le ton – a projeté Claude dans le doute et l’a laissé perplexe.  Depuis, il s’interroge : « S’il savait? C’est impossible.  Oui, mais s’il le sait, comment réagira-t-il? Et moi? Et si c’était pour autre chose, ça se peut, non? Les affaires… la maladie… »

Dans ce dédale d’incertitudes et de suppositions, il arrive au stationnement de L’Éléphant rose, tout surpris de la rapidité du temps qui s’est écoulé depuis son départ.  Il déniche une place tout au bout.  Une fois le moteur éteint, il attend quelques secondes; puis descend, ferme la portière et se dirige vers le bar.

L’Éléphant rose se présente comme un établissement de dimensions assez modestes.  C’est un bar qui, comme tant d’autres, offre la formule du 5 à 7.  Sa clientèle se compose principalement de gens d’affaires et de fonctionnaires désireux de se détendre après le travail.  À sept heures, le jeudi soir, passablement de gens s’attardent encore à jaser, à boire et à grignoter.  L’ambiance est bonne.  Et tout de suite en entrant, Claude repère André assis à une table, un peu à l’écart, une bière devant lui.  En avançant vers son ami, il se questionne, suspicieux, sur le choix de cette table.

–    Salut André! dit-il en s’assoyant.  Ça fait longtemps que t’es arrivé?

–    Non, à peine dix minutes.  Pas trop nerveux? s’enquiert-il, un rien arrogant.

–    Pourquoi le serais-je?

Cette dernière réplique est à peine sortie qu’une ravissante serveuse s’amène.

–    Vous désirez boire, monsieur? demande-t-elle à Claude, avenante.

–    Une bière en fût, s’il vous plaît.

Elle jette un coup d’œil du côté d’André pour s’assurer qu’il ne manque de rien.  À peine a-t-il touché à son verre.  Elle regagne alors le comptoir.  Claude attend la farce plate que devrait normalement lancer André.  Elle ne vient pas.  André poursuit :

–    Tu t’es sûrement posé un tas de questions depuis mon coup de téléphone? Alors, c’est pourquoi je te demande si tu es nerveux?

–    Non… pas vraiment, répond Claude, feignant l’indifférence.  Bien sûr, reprend-il, j’ai pensé à tes affaires… à ta santé… mais nerveux…

–    Et à ma femme, coupe André, le regard mauvais.

–    À Martine? Mais… pourquoi? un léger tremblement dans la voix.

–    Pourquoi? se récrie André.  Espèce d’hypocrite! T’as couché avec ma femme : bonne raison pour être nerveux, non?

–    T’es malade! Malade! Comment je pourrais…

Il s’arrête.  La serveuse apporte sa consommation.  Il lui dit sèchement qu’il réglera plus tard.  Elle ronge son frein et repart. Claude continue :

–    … Après toutes ces années, comment peux-tu penser ça de moi?

–    Ne joue pas l’offensé, riposte André.  Je te confirme que je le sais.  Tu comprends, je le sais, en accentuant sur les derniers mots.

–    Comment pourrais-tu savoir pareille chose? rétorque Claude.

–    Par Martine, lance-t-il, mordant.  On s’est engueulés, hier soir, à propos d’une peccadille.  Ça a dégénéré hors de toute proportion.  Elle me cherchait, se moquait, m’humiliait, m’invectivait… J’étais pour elle comme du poisson pourri.  Elle en mettait et en mettait encore… Dans sa colère, voire sa rage, elle m’a largué en pleine face qu’elle avait couché avec toi.  Alors là, j’ai complètement perdu le nord.  Je lui ai flanqué une bonne gifle du revers de la main.  J’ai foutu le camp et j’ai roulé une partie de la nuit.

Il prend une respiration, se soulève un peu de sa chaise en avançant la figure à quelques centimètres seulement de celle de Claude, et lui crache :

–    Tu n’es qu’un écoeurant, rien d’autre!

–    Écoute, fait Claude en se reculant, je suis désolé que tu l’aies appris de cette façon mais…

–    Sois pas désolé, l’interrompt André.

–    … Tu sais, elle m’a séduit.  Je te le jure.  Elle a tout fait pour m’avoir, se défend Claude en se voulant persuasif.

–    J’ai des haut-le-coeur d’avoir ta face devant moi.  Je vais donc être bref.  Martine, après tout ce qu’elle m’a crié d’injures, après m’avoir lâché brutalement qu’elle avait baisé avec toi, je l’ai plaquée là, ce matin même.  Elle peut aller se promener très très loin.  Jamais j’oublierai.  En ce qui te concerne, j’espère aussi que c’est la dernière fois que je te rencontre.  Change de trottoir si tu me vois.  Pour finir, ne sois pas trop désolé parce que je me suis quand même fait plaisir tout à l’heure : j’ai appelé Annie pour la mettre au courant.

–    T’as renseigné ma femme? s’écrie Claude.

–    Eh oui! persifle André.  Moi aussi, je peux être « pas fin du tout ».  Mais c’est pas grave, ça ne marchait plus.  Pas vrai?

–    T’es encore plus dégueulasse que moi! vomit Claude.

–    Oui! toujours railleur.  Et ça m’a fait du bien de t’en parler. Crois-moi, Annie te réserve un accueil particulier.  Si j’ai bien compris c’est, je crois, deux valises qui t’attendront devant la porte.  Salut ami, ajoute-t-il, en insistant avec mépris sur « ami » tandis qu’il se lève pour partir.

Claude pivote sur sa chaise et l’apostrophe:

–    Va-t’en, maudit sale!

Sans se retourner, André lui envoie un bye-bye de la main.

Quelques personnes, témoins de l’incident, évidemment plaisantent entre elles sous cape.

Claude reste assis encore quelques minutes.  Puis il prend une grande lampée de bière et se lève.  Il interpelle la serveuse, paie sa note et quitte L’Éléphant rose.

Huit heures du soir.  Un mois s’est écoulé depuis le départ d’André.  Martine traverse le salon.  Pour tout vêtement, elle porte un t-shirt ample qui ne la recouvre guère plus bas que le pli des fesses.  Elle dépose une coupe de vin sur une table basse; puis s’affale sur le canapé.  Elle étire le bras pour attraper un magazine qui traîne près d’elle.  À peine l’a-t-elle ouvert qu’elle le referme aussitôt pour le remettre à sa place.

« Je préfère plutôt profiter de ce moment pour savourer ma victoire », songe-t-elle.  Un mois après l’événement, elle n’en demeure pas moins fière et satisfaite.  « Faut bien le reconnaître : mon plan a fonctionné à merveille.  Macho et orgueilleux comme il est, j’étais certaine qu’il tomberait dans le piège.  Il n’aurait pu faire autrement.  Je le connais trop.  À ses yeux, la seule issue – honorable – qui lui restait : c’était justement de prendre la porte. C’est ce qu’il a fait.  Merci.  Cette gifle en valait la peine.  Qu’il se venge de Claude en le dénonçant à Annie, c’était moins sûr.  Je craignais plutôt qu’il lui mette son poing sur la gueule, ou du moins qu’il essaie.  Mais non! Il s’est rendu jusqu’au bout.  Fallait qu’il soit vraiment malheureux et rempli de haine pour atteindre Claude d’une façon aussi vile.  Mais il l’a fait.  Et Annie a aussi fait ce qu’il fallait :  rendre sa liberté à Claude.  Enfin libres! »

C’est sur cette dernière réflexion que retentit la sonnette de la porte.  Martine, arrachée à son analyse événementielle, se lève aussitôt pour aller ouvrir.  Déjà un sourire se dessine sur son visage et semble être adressé à la personne derrière la porte. Elle ouvre et dit, joyeuse :

–    Salut! Comment ça va?

–    Super! Et toi?

–    Super aussi! Je suis tellement contente de te voir!

–    Pas autant que moi, je t’assure.

Doucement leurs corps se rapprochent et s’enlacent.  Toute l’intensité du moment allume leurs yeux, change leurs regards. Leurs bouches s’embrassent, se font de plus en plus gourmandes pendant que leurs mains, réciproquement, parcourent le dos de l’autre.

C’est finalement Martine qui, à regret, met un terme à cette étreinte exploratoire.  Elle fait un pas en arrière en poussant un « oh! » et en écarquillant les yeux.  Leur attitude est entendue. Martine ajoute :

–    Écoute, je me suis servi une coupe de vin.  Prends-toi une bière pendant que je nous fais couler un bain, O.K.?

–    Oui, bonne idée!

Martine, gaiement, se déplace alors vers la salle de bains. Sans s’arrêter, elle demande, en haussant légèrement la voix pour se faire entendre :

–    À propos, vas-tu coucher ici ce soir, Annie?

 

Reynald Fortier                                                          Novembre 1999

 

Extrait de mon recueil de nouvelles Un silence de mort

Dépôt légal-Bibliothèque nationale du Québec 2002

Dépôt légal Bibliothêque nationale du Canada2002

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