Tête-à-queue

 

         À la brunante, je me dissimulais derrière ma fenêtre. Debout à côté de l’encadrement, un œil sur le trottoir d’en face, je la surveillais.  Elle s’était amenée deux mois auparavant et, depuis, se pointait chaque soir à la même heure et procédait toujours de la même façon : dix minutes après qu’elle s’est installée au coin de la rue, une limousine blanche rapplique et s’arrête en bordure du trottoir.  Elle s’y engouffre et ne se manifestera plus du reste de la soirée.  Le lendemain, le spectacle recommence.  Invariable.

                    De l’endroit où je l’épiais, j’avais la nette impression qu’il s’agissait d’une belle fille.  Une très belle fille.  Vingt-cinq ans peut-être.  Blonde.  Grande. Très grande.  Bien faite.  Avec de longues jambes.  Je me demandais comment une jeune femme possédant autant d’atouts avait pu se perdre de la sorte. Parce que je ne me leurrais pas du tout sur son occupation.  Mais peu m’importait puisque, durant quelques minutes, sa présence faisait diversion à ma solitude et à mon ennui.  Singulier intermède! Aussi son entrée sur la scène de mon théâtre était-elle attendue avec une impatience grandissante de soir en soir.  Pour moi, elle incarnait le mystère.  Je formulais ardemment le vœu de m’entretenir avec elle.  La connaître de plus près et… qui sait?…

               Or, un soir, la limousine blanche ne se présenta pas au rendez-vous. Elle eut beau attendre, la longue voiture de luxe brillait par son absence.  Après s’être rendue à l’évidence qu’on lui avait posé un lapin, elle décida de partir.  Elle s’apprêtait à traverser la rue quand j’ouvris la fenêtre pour l’interpeller discrètement : « Hé! Ça te tente de monter un instant? » Elle leva la tête et me toisa.  « Pour un brin de jasette! Uniquement! » ajoutai-je.  Le sourire qu’elle m’adressa finalement me fit comprendre qu’elle acceptait mon invitation.  Je lui lançai alors à voix basse : « Au 349. »

        Si, pour être honnête, j’avais consciemment souhaité établir des contacts physiquement plus étroits avec elle, lorsque je lui ouvris la porte, une minute plus tard, ce fut d’abord la commotion, puis le volte-face.  Brusquement, mon point de vue s’étant modifié, ma libido abandonna son cap et effectua un véritable tête-à-queue.  Je réalisai tout à coup ô combien peuvent être trompeuses les apparences.  Pour la première fois de ma vie, peut-être, j’en expérimentais la réelle portée et la profonde véracité.  La noirceur du soir, c’était évident, avait atténué les traits de son visage et enveloppé toute sa personne d’une aura mystificatrice.

           Parfois les êtres et les choses se révèlent bien différents de l’image qu’ils ont d’abord évoquée.  Face à cette incontestabilité, j’allais lui refermer la porte au nez.  Et si je pus réprimer –  quoiqu’avec peine – ma réaction, c’est probablement parce que la flagrance de sa « spécialité » ajoutait au mystère. L’occasion de m’entretenir avec la marginalité se présentait, je n’allais pas la rater.  À coup sûr, sa compagnie approfondirait mes connaissances et ma culture dans ce domaine où se vautre la clandestinitéEn dépit de mon accueil pour le moins réservé et embarrassant, aucune trace de désagrément ne se traduisit sur son visage.  Je l’invitai à entrer.  Tout de suite il localisa mon fauteuil le plus confortable dans lequel il se laissa tomber.  Et jusque tard dans la nuit, nous avons disserté sur le sort des femmes. Des hommes aussi…

 

 

 

 

 

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